CENSURE!!!

Publié le par Section de Cannes

 

Darcos veut cisailler la palme d’or

Censure . Le ministre de l’Éducation pourrait interdire l’édition, en DVD pédagogique, du film de Christian Mungiu, primé à Cannes. Beaucoup dénoncent une concession au lobby anti-avortement.

Xavier Darcos est-il sur le point refouler ses pulsions de censeur… ou cherche-t-il à noyer le poisson ? Pas plus tard que vendredi, le ministre de l’Éducation nationale défendait mordicus sa décision d’empêcher la diffusion dans les lycées du film 4 mois, 3 semaines et 2 jours, palme d’or 2007 du Festival de Cannes. Mais samedi, alors que l’affaire commençait à faire du remous, il faisait volte-face et suspendait la sentence. Avant de trancher, le ministre souhaite désormais rencontrer les membres de la Société des réalisateurs de films (SRF) et du jury du prix de l’éducation. Il veut attendre, aussi, l’avis de la commission nationale de classification des films, seule apte à établir qu’une oeuvre doit être prohibée pour les moins de dix-huit, de seize ou de douze ans. Le revirement est subit. Les motivations, elles, sont opaques : principe de précaution, assure le ministère. Concession accordée aux lobbies anti-avortement dénonce, entre autres, la SRF. Éclaircissements.

Chaque année, depuis 2003, le prix de l’éducation récompense, pour ses qualités artistiques et pédagogiques, un film présenté en compétition officielle au Festival de Cannes. Celui-ci est alors édité en DVD par le Centre national de documentation pédagogique (CNDP), accompagné de brochures et de documents vidéo, puis diffusé en milieu scolaire. Elephant, de Gus Van Sant en 2003, ou Marie-Antoinette, de Sofia Coppola en 2006, ont ainsi été promus « objets pédagogiques ». Présidé par l’actrice Bernadette Lafont, vice-présidé par le réalisateur Marcel Bozonet, le jury a, cette année, primé 4 mois, 3 semaines et 2 jours, de Christian Mungiu. Un film grave, qui raconte la Roumanie du temps de Ceaucescu, la vie de deux adolescentes piégées dans leur intimité par une dictature. Il parle, surtout, d’avortement tardif et clandestin .

Peu après le prix, le ministère de l’Éducation tord le nez. Le choix du jury est d’abord contesté, en juin, lors d’une réunion à laquelle - participe une conseillère de Xavier Darcos. La sentence, elle, tombe officiellement le 2 juillet, par une lettre adressée à madame Juppé-Leblond, inspectrice générale de l’Éducation nationale, fondatrice et organisatrice du prix. « Après avoir constaté en personne la dureté délibérée (du film) et en vertu du principe de précaution, il n’apparaît pas souhaitable que ce film fasse l’objet d’un DVD produit et diffusé dans les classes », écrit Philippe Court, directeur de cabinet du ministre.

Principe de précaution ? L’argument ne tient pas aux yeux de Christine Juppé— Leblond. « Ce film ne représente aucun danger pour les jeunes, estime l’organisatrice du prix. Il n’incite ni à la prise de drogue, ni au suicide. » Ni même, s’il faut chercher par là, à l’avortement. « Il ouvre à tous les questionnements, et répond, en ce sens, à notre ambition : aborder les thèmes aigus de l’actualité. Savoir que tout peut être montré, dès lors qu’il y a analyse. »

À l’annonce de cette interdiction, d’autres se faisaient plus virulents. « Xavier Darcos botte en touche sous la pression de lobbies anti-avortement », estimait ainsi Hervé Berard, réalisateur et membre de la SFR, se référant, entre autres, à un communiqué de Choisir la vie. Association anti-avortement, celle-ci avait dénoncé, dès le 28 mai, le choix du prix de l’éducation (lire ci-après). Que le ministre ait pu entendre cette voix « est injurieux pour les membres du jury et scandaleux envers les adolescents, quand il est admis que certains sujets ne peuvent pas être abordés dans les lycées », poursuivait Hervé Berard.

Dans une tribune Internet, un membre dudit jury, dénonçait, quant à lui, un « acte de censure télécommandé par les plus hauts responsables de l’État en général et madame la ministre Boutin en particulier ». Mis en cause : les écrits de Ghislain Gomard, dirigeant des Républicains sociaux, groupuscule politique présidé par la ministre du - Logement. « Quel modèle ce film met-il en scène sinon celui de la désespérance la plus totale, le renoncement à la vie, le choix de la mort, le consentement à la prostitution, l’esclavage des corps ? », interrogeait Ghislain Gomard sur son blog aujourd’hui clos, mais dont on trouve des traces sur le Net.

              Gus Van Sant serait aujourd’hui censuré!

Vendredi soir, le ministère démentait avoir concédé quoi que ce soit à qui que ce soit. « Aucune question n’est taboue à l’école, expliquait le cabinet. L’avortement n’a rien à voir avec l’interdiction du DVD. Seule la dureté générale du film est en cause. » Qu’Elephant, film lui aussi très dur sur la tuerie de - Colombine, aux États-Unis, ait pu être montré aux jeunes, relève d’une autre époque, poursuivait le cabinet. « Le ministère a changé, les critères de jugement aussi… » La messe est dite ? À voir ces jours prochains.

Marie-Noëlle Bertrand (Humanité du 9 juillet).

 

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